Top100 : un état des lieux de la scène française

Le prix

Après avoir reçu près de 1500 candidatures, nous avons dévoilé le 31 octobre la liste des 100 finalistes du Prix Société Ricard Live Music 2019 – celle-ci est disponible ici et vous pouvez d’ores et déjà composer votre top 10. Cette profusion de groupes et d’artistes passionnants nous permet de vous livrer un état des lieux de la jeune scène française actuelle. Que nous disent ces 100 projets des évolutions de la musique dans l’hexagone ?


Des projets rap multiples et protéiformes


Le premier constat est celui d’un nombre croissant dans la sélection de rappeurs et de MCs, ayant chacun leur spécificité et leur positionnement. Le rap français est plus protéiforme que jamais, mixant les genres et les particularités régionales.

Trois figures phares du hip hop français jouent les chaperons et font entendre leur influence : Oxmo Puccino pour les textes et le sombre positivisme ; Booba pour la rage, le flow et les punchlines ; et Orelsan pour les constructions et le fun. Les référents étrangers ne sont pas en reste, et on pense souvent au rap américain sensible et post-fête de Mac Miller. Tout cela se mélange et ne cesse de donner des formules inédites, parfois classiques avec des incursions jazz, parfois futuristes avec des claviers kosmich. En revanche, alors que le rap américain vient d’entrer dans une phase post Kanye West avec Vince Staples ou Joey Purp, l’influence de la figure phare du rap américain reste très en retrait dans le rap français.

PNL

Et puis, il y a le cas PNL, décrié par les uns, adulé par les autres. Le groupe de la cité des Tarterêts, qui a su imposer en France une patte unique, commence à faire des émules. On devrait assister dans le futur à une recrudescence de groupes prônant une fusion entre les style de Booba et PNL.


Un renouveau dans la chanson française


PNL n’influence pas que la scène rap, mais aussi la chanson française, où on entend de plus en plus de voix légèrement autotunées qui chantent au ralenti. Plus généralement, la chanson française est en train de devenir une éponge qui absorbe les idées de plein d’autres courants, se nourrissant de tout ce qu’elle trouve sur son passage – hip hop, electro, indie rock – sans perdre son identité.

Un exemple de ce goût pour la modernité : la manière dont nombre de projets tamponnés « chanson française » intègrent des éléments d’Animal Collective. Alors qu’Animal Collective peine à se renouveler et à inventer de nouvelles folies pop, il est intéressant de constater que c’est ici que se trouve peut-être leur héritage, avec des groupes qui mettent leurs harmonies vocales et leur extravagance au service de chansons pop et lettrées.

Dans la lignée du succès d’un Eddy de Pretto cette année, la chanson française redevient ainsi attractive pour toute une nouvelle génération.  Les groupes ne cessent de revisiter celle-ci, de la moderniser, et, dans un même mouvement, de la rendre à la fois plus complexe et plus accrocheuse, avec des refrains imparables. Il faut par ailleurs noter combien le chant en français est en 2018 une arme pop, qui s’inscrit dans la lignée des mélodies obsédantes que proposait Alice et moi, finaliste 2018 de notre prix, l’année dernière.

Eddy de Pretto

La nouvelle pop française creuse son sillon. Les Aline et Pendentifs laissent déjà leur place à une nouvelle génération qui, tout en conservant leur goût pour les chansons sucrées et dynamique, explore plus aisément des pistes électroniques. De même, on assiste aux débuts d’une vague post-Fauve, avec des écorchés vifs qui veulent donner un nouveau souffle au rock parlé, plein de rage. Camille, aussi, semble avoir ses suiveurs.


Fuir la réalité


En 2018, les textes se veulent en apparence légers, pleins d’insouciance, loin de l’ambiance préapocalyptique qui transperce de l’actualité.

Les groupes cherchent en réalité des échappatoires, avec une certaine lucidité, rêvant d’idéaux qu’ils savent déjà ne jamais pouvoir atteindre. La musique est faussement cool. Pas dans le sens où les groupes feraient semblant d’être cool pour tromper l’auditeur, mais avec l’idée qu’ils simulent une attitude détendue pour contrebalancer la réalité du monde.

Que ce soit dans les sons ou les images, on sent une envie de s’oublier dans le passé, de retrouver une époque où le présent était mélancolique, mais l’avenir encore potentiellement radieux. La photographie des clips est souvent délavée, mais on est déjà plus dans la génération Instagram. Il y a une fausseté volontaire qui ressort de ces images de plages, de fêtes foraines, de camps estivaux, comme si chacun était pleinement conscient que le vintage n’est qu’un dérivatif destiné à fuir le futur.

Cela donne une pop fraîche et innocente sur laquelle plane, quasi invisible, une certaine gravité.

Au final, nombreux sont les groupes qui veulent, malgré tout, faire sourire l’auditeur. On retrouve des références au cinéma, aux séries et même au collectif Kourtrajmé. Les groupes offrent des points de repère. Il y a aussi dans les clips beaucoup d’images d’archives, par facilité économique, on imagine, mais aussi parce que le passé paraît naturellement aussi absurde que chaleureux.


De la chaleur et de l’enthousiasme


La scène se veut ainsi réconfortante. Il y a des élans funk et soul, et souvent de la musique sous hypnose, à la fois moderne et dansante, tel un hommage aux grandes heures de Michael Jackson, avec en supplément les riffs en picking de Daft Punk qui sont au coeur de Random Access Memories (2013).

La musique est ouverte, prête à tout mélanger. Les chanteurs et chanteuses soul semblent capables de tout, passant du chant au rap avec une facilité déconcertante. C’est une époque qui valorise les voix et les beats, qui se veut chaleureuse, mais sophistiquée, citant aisément Flying Lotus et Thundercat.

Flying Lotus

Une pop légère, insouciante et langoureuse


Avec le réconfort vient aussi une volonté d’apaisement. La pop française de 2018 propose des nappes de claviers enivrantes, des beats rassurants, et des chants d’ailleurs qui font rêver.

La pop indé américaine, un peu dreamy, un peu caoutchouteuse, souvent magnifique – celle de Beach House et de Grizzly Bear – a marqué les consciences. Il y a une langueur dans de nombreux morceaux qui fait qu’on s’y sent bien tout de suite.

Si Radiohead reste une influence que l’on retrouve souvent, c’est l’une des premières années où l’on a l’impression que celle-ci a été complètement digérée pour délivrer une pop cérébrale et sensuelle, qui ne se sent pas obligée de reproduire les gimmicks du groupe d’Oxford.

Tame Impala s’affirme également comme une influence prégnante, permettant aux groupes d’en livrer une version toujours plus psyché et souvent plus joyeuse. C’est aussi le cas avec les mélodies sucrées au rythme serré de Phoenix auxquelles on ne peut parfois s’empêcher de penser.

Tame Impala

En revanche, la scène française semble se désintéresser d’un groupe comme Foals qui, il y a encore quatre ans, était sur les lèvres d’un guitariste sur deux. De même, plus personne ne se revendique des Strokes, des Libertines ou encore de Franz Ferdinand. Le temps passe, les courants évoluent, et ce pour notre plus grand plaisir.


Les musiques électroniques portées par une génération qui connaît ses classiques


Produisant des morceaux aux boucles électroniques qui se suffiraient à elles-mêmes, les groupes qui aiment la house berlinoise préfèrent, au lieu de copier leurs idoles, intégrer les éléments de celle-ci dans des morceaux indie rock ou soul.

Globalement, on est face à une génération qui connaît ses classiques, sauf que les classiques, ce ne sont plus Leonard Cohen, Neil Young et Bob Dylan, mais Bjork, Braodcast et Massive Attack ; et parfois même Aphex Twin. Ce qui donne des morceaux complexes et à fleur de peau (ce constat ne se limite pas aux groupe indie, mais touche quasiment tous les styles). Partout l’on constate, une grande maîtrise des nappes, des beats et des développements électroniques. Air et Metronomy restent des noms régulièrement cités, et l’on constate aussi un regain d’intérêt pour l’abtrackt hip hop.

À voir ce nouveau savoir-faire électronique et cette capacité à mixer les machines avec des guitares et des batteries, on en arrive à imaginer que l’influence de La Féline – l’un des projets français les plus passionnants de ces dernières années – irrigue déjà la nouvelle scène.

La Féline

La violence en sourdine côté rock


Le rock se veut à la fois raffiné et léger. On y sent un vent de liberté, où un gros riff de gratte peut déboucher sur des plages aériennes, le tout lié par des voix qui ne perdent jamais le nord.

Mais ce qui est le plus intéressant, c’est aussi ce qu’on entend peu ou pas dans ce top 100 : des voix grungy, des cris, des rythmiques oppressives. Même ceux qui s’inspirent de Nirvana et des Pixies le font en y ajoutant une couche de délicatesse et d’allégresse.

Seul le post punk et le rock noisy perdurent, l’un dans l’ombre éternelle de Joy Division, l’autre en marchant dans les pas de A Place To Bury Strangers et de The Soft Moon.

A Place To Bury Strangers

Une esthétique de l’image


On conclura cet état des lieux de la scène française actuelle sur un constat qui ne cesse de nous intriguer : l’incroyable qualité et technicité des clips qui accompagnent les chansons. Véritables courts-métrages ou concentrés de vision artistique, les clips en disent parfois autant que les morceaux. Alors que de nombreuses chansons laissent sous-entendre, par leur légèreté, que les groupes ne se prennent pas au sérieux, il en va autrement pour leur rapport à l’image. De manière cohérente avec les évolutions sociales, l’image devient la clé qui permet de déchiffrer l’univers musical.

À propos de l'auteur :
Benjamin
Benjamin

Cofondateur de Playlist Society (revue culturelle et maison d'édition), Benjamin est le responsable éditorial de Société Ricard Live Music depuis 2008. En 2015, il a publié "Le renoncement de Howard Devoto", une bio-fiction, à la gloire du fondateur des Buzzcocks et de Magazine, qui retrace la genèse du mouvement punk en Angleterre.

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